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Devrions-nous laisser le champ libre au glyphosate?

La communauté scientifique semble divisée quant aux risques pour la santé humaine de l’exposition au glyphosate. Bien que les effets cancérigènes de cet herbicide soient de plus en plus documentés, peu d’études rapportent pour le moment des répercussions sur la santé du cerveau. Toutefois, l’absence de preuves n’est pas une preuve de l’absence de risques; il convient donc d’être prudent dans notre consommation de produits ayant été traités avec du glyphosate.

Par Mathilde Champagne-Hamel,
01/2022

Depuis les trois dernières décennies, le glyphosate est l’herbicide le plus utilisé à l’échelle mondiale. Introduit sous le nom de Roundup en 1974 par la bannière Monsanto, il doit sa popularité à sa grande efficacité, son coût peu élevé et sa capacité de dégradation rapide dans les sols. Longtemps considéré peu toxique pour la santé humaine et pour l’environnement, l’innocuité du glyphosate est aujourd’hui remise en question. En effet, compte tenu de la hausse de l’application du glyphosate au travers du globe, plusieurs scientifiques et agriculteurs se mobilisent pour alerter les autorités gouvernementales de ses effets potentiellement néfastes sur la santé humaine. L’utilisation du glyphosate est d’ailleurs bannie par certains pays comme la France, l’Autriche et le Vietnam.

Un pesticide omniprésent

Au Canada, le glyphosate est l’herbicide le plus couramment utilisé dans le secteur agricole en permettant aux agriculteurs et agricultrices de se débarrasser des plantes indésirables et d’accélérer le séchage des cultures.

Son usage est aussi répandu dans les secteurs industriels et résidentiels, tel que pour faire l’entretien des pelouses. Ces pratiques permettent au glyphosate de se retrouver dans l’eau, le sol, l’air et même dans notre assiette. On retrouve effectivement des traces de ce désherbant dans plusieurs aliments, particulièrement dans les céréales et les légumineuses [1].

C’est pourquoi des résidus de glyphosate sont détectés dans l’urine de la majorité des Canadiens et canadiennes selon le groupe Vigilance OGM. La présence de glyphosate dans l’urine n’est cependant pas nécessairement le signe d’une exposition dangereuse. Dans la presque totalité des cas, la quantité de glyphosate détectée dans l’urine est bien inférieure à la dose de référence chronique, fixée par l’Organisation mondiale de la santé, de 1 milligramme par kilogramme de poids corporel. En dessous de ce seuil, l’exposition au glyphosate est considérée comme étant sans risque pour la santé humaine. Toutefois, des incertitudes demeurent dans la communauté scientifique quant à la dangerosité réelle de ce produit.

Effets sur la santé humaine

Le pouvoir désherbant du glyphosate vient de sa capacité à s’attaquer à une enzyme spécifique aux végétaux. Sans l’action de celle-ci, les végétaux cessent d’effectuer la photosynthèse et meurent au bout de quelques jours. Comme cette enzyme est présente uniquement chez les plantes, le glyphosate a d’abord été considéré comme un produit sécuritaire pour l’humain. En raison de l’engouement croissant suscité par ce pesticide, la communauté scientifique s’est penchée sur les effets à plus long terme que pouvait créer l’usage intensif du glyphosate sur la santé.

Des études menées chez les humains et les animaux ont montré un lien entre l’exposition aux herbicides à base de glyphosate et la perturbation du système endocrinien, l’augmentation des risques de malformations congénitales, la baisse de la fertilité ainsi que des lésions au foie et aux reins [2, 3, 4].

Le nombre d’études scientifiques rigoureuses appuyant ces résultats demeure toutefois limité, en raison notamment de l’impossibilité d’exposer des humains, lors d’une recherche, à des produits chimiques présentant possiblement des risques pour leur santé. Des preuves non négligeables s’accumulent cependant quant à la cancérogénicité du glyphosate.

Plusieurs groupes de chercheur.e.s ont réussi à associer la prévalence de certains types de cancers, notamment le lymphome non hodgkinien, et l’exposition au glyphosate [5]. Cette association a été trouvée auprès des populations exposées quotidiennement à l’herbicide dans le cadre de leur travail ou des populations résidant dans une zone régulièrement traitée avec du glyphosate.

Sur la base de ces études, le glyphosate a d’ailleurs été déclaré « cancérigène probable » en 2015 par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), une agence spécialisée de l’Organisation mondiale de la santé [6]. Une substance est classée comme étant cancérigène probable par le CIRC lorsqu’il existe des indications limitées de sa cancérogénicité chez l’humain et des indications suffisantes de sa cancérogénicité chez l’animal.

Et le cerveau dans tout ça?

La documentation scientifique s’intéressant à la neurotoxicité des produits contenant du glyphosate est très restreinte. Les données de la recherche sur le sujet sont majoritairement issues d’études réalisées auprès d’animaux de laboratoire comme des souris ou des chiens. Ces études révèlent généralement que l’exposition au glyphosate peut occasionner des conséquences sur le cerveau de ces animaux et sur leur fonctionnement [7].

Bien qu’elles soient essentielles à notre compréhension de certains mécanismes d’action des pesticides, ces études peuvent rarement être généralisées complètement à l’être humain. D’une part, puisque les doses de glyphosate administrées aux animaux de laboratoire sont souvent beaucoup plus élevées que le niveau d’exposition de la population générale et, d’autre part, compte tenu des différences métaboliques et cérébrales existant entre l’humain et l’animal.

Parmi les études disponibles chez l’humain, certaines indiquent l’existence d’une association entre l’exposition au glyphosate au cours du développement, entre autres durant la grossesse, et la prévalence de certains troubles neurodéveloppementaux. Par exemple, une étude menée auprès d’un grand bassin de la population californienne a décelé une légère augmentation de la probabilité d’un diagnostic de trouble du spectre de l’autisme lorsque les mères des participants résidaient à proximité d’une zone d’épandage de différents pesticides lors de leur grossesse [8].

Une étude semblable a également identifié une plus grande fréquence de symptômes anxieux et dépressifs chez des adolescents vivant dans des régions où une plus grande quantité de glyphosate était utilisée [9]. Cependant, aucune étude n’a permis de mettre en évidence l’existence d’un lien significatif entre l’exposition au glyphosate durant la période prénatale et les premières années de vie et les différentes mesures du quotient intellectuel des adolescents. Comme le nombre de diagnostics de troubles neurodéveloppementaux a connu une forte augmentation au cours des dernières décennies, il a été proposé que cette hausse pouvait être expliquée en partie par des facteurs environnementaux, tels que l’exposition aux pesticides (dont le glyphosate).

Lors de la grossesse ou des premières années de vie, plusieurs processus de maturation du système nerveux central du jeune enfant en devenir s’amorcent et peuvent être perturbés par l’exposition aux pesticides. Les données disponibles chez l’humain proviennent d’études observationnelles, c’est-à-dire qu’elles permettent d’établir l’existence d’une relation entre la plus grande prévalence de certains troubles et l’exposition au glyphosate, sans toutefois pouvoir établir des liens de causalité.

Ainsi, ces recherches ne permettent pas d’exclure la possibilité que d’autres variables puissent être à la source de cette relation, comme la présence d’autres substances toxiques dans l’environnement des enfants. En effet, l’augmentation du risque engendrée spécifiquement par l’exposition au glyphosate est difficilement quantifiable considérant que plusieurs types de pesticides sont utilisés dans une même zone agricole. Également, plusieurs autres facteurs non considérés, comme par exemple des facteurs génétiques, l’histoire de vie des participants ou encore le déménagement des mères durant leur grossesse, limitent grandement la fiabilité des conclusions de ce type d’études.

Chez l’adulte, l’exposition à certains herbicides ou insecticides, comme le paraquat et la roténone, a été associée avec un risque accru de développer une maladie neurodégénérative, particulièrement la maladie de Parkinson chez les travailleurs agricoles ou les personnes résidant à proximité d’une zone d’épandage (lire l’article Parkinson : les pesticides qui font trembler les agriculteurs pour plus de détails). Dans le cas du glyphosate, des études rapportent un lien entre l’augmentation de la prévalence des maladies neurodégénératives et une plus grande exposition au glyphosate [10], mais d’autres chercheur.e.s ne parviennent pas aux mêmes conclusions [11, 12].

Établir clairement la présence d’une association positive entre l’exposition au glyphosate et le développement de ces maladies représente tout un défi, car il est difficile d’évaluer précisément la durée et l’intensité de l’exposition au glyphosate chez un individu. De plus, il est complexe pour les équipes de recherche de cerner les effets attribuables à un seul pesticide alors que les sujets de ces études ont souvent été exposés à plusieurs types de pesticides et contaminants au cours de leur vie.

Il n’en demeure pas moins que le Québec a finalement emboité le pas à la France et à la Suède en inscrivant la maladie de Parkinson à la liste des maladies professionnelles. Ainsi, le gouvernement québécois reconnaît officiellement le lien entre cette maladie et l’exposition aux pesticides chez les agriculteurs et agricultrices.

EN RÉSUMÉ

Bien que les recherches scientifiques sur les effets du glyphosate sur le système nerveux soient de plus en plus nombreuses, l’état des connaissances actuel ne permet pas de classifier cet herbicide comme une substance neurotoxique. Pour l’instant, les quelques études disponibles qui réussissent à montrer une association positive entre l’exposition au glyphosate et certaines atteintes neurologiques ont été réalisées auprès de groupes dont le niveau d’exposition au glyphosate dépassait largement le taux d’exposition moyen de la population générale du Canada. La technologie permettant de mesurer les résidus de glyphosate présents dans l’urine est seulement disponible depuis peu. C’est pourquoi peu d’études ont encore pu se pencher sur les effets du glyphosate sur la santé dans la population générale.

En attendant l’arrivée de ces études, le principe de précaution est de mise afin de réduire les expositions. Il est également important de noter que le glyphosate est rarement utilisé seul ; il est souvent combiné avec des adjuvants qui facilitent son absorption dans le feuillage des végétaux. Or l’interaction entre ces substances chimiques pourrait possiblement exacerber le potentiel de toxicité du glyphosate. Bien que cette hypothèse soit de plus en plus présente sur la scène scientifique, d’autres recherches seront nécessaires pour la confirmer.

NOS CONSEILS

L’achat et la consommation de produits biologiques contribuent à la santé des agriculteurs et agricultrices puisque cela permet de limiter leur exposition aux pesticides.

Bien que les quantités de pesticides résiduelles soient faibles, par principe de précaution, vaut mieux rincer les fruits et les légumes à l’eau froide avant de les manger.

* Certains pesticides ne sont pas solubles dans l’eau. Ainsi, le rinçage à l’eau ne sera pas suffisant pour les retirer des aliments.

Consulter l’article du Détecteur de rumeurs qui répond à la question : est-ce que les nettoyants pour fruits et légumes sont plus efficaces que l’eau contre les pesticides?

Pour la culture de potager à la maison, préférez des solutions biologiques pour éliminer les nuisibles ou les maladies sur les plantes potagères, tels que le désherbage manuel ou l’installation de pièges.

Plusieurs conseils pour cultiver un jardin écologique sont disponibles à Espace pour la vie.

Lors de l’utilisation de pesticides, il est recommandé de porter des protections comme des gants, des lunettes de sécurité, une visière ainsi qu’un masque pour éviter du mieux possible tout contact direct avec les pesticides lors de leurs disséminations dans vos champs, votre jardin ou votre domicile.

Pour plus de recommandation, consultez la page « Utilisation sécuritaire des pesticides » du Gouvernement du Canada.

Le Gouvernement du Canada indique que « les personnes et les animaux de compagnie devraient quitter les lieux durant le traitement, en particulier les enfants, les femmes enceintes et les aînés. Interdisez‑leur l’accès à la zone traitée jusqu’à ce que le pesticide ait complètement séché » ou suite au délai conseillé par le vendeur ou indiqué sur l’étiquette du produit.

Chaque municipalité peut adopter des règlements régissant la vente et l’utilisation des pesticides sur son territoire. Avant d’envisager répandre ces produits à votre domicile pour contrer les insectes indésirables, il est recommandé de s’informer auprès de votre ville ou municipalité.

Si vous, votre famille ou vos animaux domestiques ou d’élevages avez ressenti des effets négatifs à la suite d’une utilisation de pesticide, Santé Canada recommande de remplir ce formulaire. « Il n’est pas nécessaire d’être certain que le pesticide utilisé a causé l’effet » pour le remplir.

Références bibliographiques

  1. Kolakowski, B. M., Miller, L., Murray, A., Leclair, A., Bietlot, H., & van de Riet, J. M. (2020). Analysis of glyphosate residues in foods from the Canadian retail markets between 2015 and 2017. Journal of agricultural and food chemistry, 68(18), 5201-521
  2. Meftaul, I. M., Venkateswarlu, K., Dharmarajan, R., Annamalai, P., Asaduzzaman, M., Parven, A., & Megharaj, M. (2020). Controversies over human health and ecological impacts of glyphosate: is it to be banned in modern agriculture?. Environmental Pollution263, 114372. DOI: 10.1016/j.envpol.2020.114372.
  3. Myers, J. P., Antoniou, M. N., Blumberg, B., Carroll, L., Colborn, T., Everett, L. G., Hansen, M., Landrigan, P. J., Lanphear, B. P., Mesnage, R., Vandenberg, L. N., Vom Saal, F. S., Welshons, W. V.  & Benbrook, C. M. (2016). Concerns over use of glyphosate-based herbicides and risks associated with exposures: a consensus statement. Environmental Health, 15(1), 1-13. https://doi.org/10.1186/s12940-016-0117-0.
  4. Van Bruggen, A., He, M., Shin, K., Mai, V., Jeong, K., Finckh, M., & Morris Jr, J. (2018). Environmental and health effects of the herbicide glyphosate. Science of the Total Environment, 616, 255-268. DOI: 10.1016/j.scitotenv.2017.10.309.
  5. Zhang, L., Rana, I., Shaffer, R. M., Taioli, E., & Sheppard, L. (2019). Exposure to glyphosate-based herbicides and risk for non-Hodgkin lymphoma: a meta-analysis and supporting evidence. Mutation Research/Reviews in Mutation Research, 781, 186-206. DOI: 10.1016/j.mrrev.2019.02.001.
  6. Guyton, K., Loomis, D., Grosse, Y., El Ghissassi, F., Benbrahim-Tallaa, L., Guha, N., Scoccianti, C., Mattock, H., & Straif, K. (2015). International Agency for Research on Cancer Monograph Working Group ILF. Carcinogenicity of tetrachlorvinphos, parathion, malathion, diazinon, and glyphosate. Lancet Oncol, 16(5), 490-491. DOI: 10.1016/S1470-2045(15)70134-8.
  7. Ait-Bali, Y., Ba-M’hamed, S., Gambarotta, G., Sassoè-Pognetto, M., Giustetto, M., & Bennis, M. (2020). Pre- and postnatal exposure to glyphosate-based herbicide causes behavioral and cognitive impairments in adult mice: evidence of cortical ad hippocampal dysfunction. Archives of toxicology, 94(5), 1703–1723. https://doi.org/10.1007/s00204-020-02677-7
  8. Von Ehrenstein, O. S., Ling, C., Cui, X., Cockburn, M., Park, A. S., Yu, F., Wu, J. & Ritz, B. (2019). Prenatal and infant exposure to ambient pesticides and autism spectrum disorder in children: population based case-control study. Bmj364. DOI: 10.1136/bmj.l962.
  9. Gunier, R. B., Hyland, C., Deardorff, J., Kogut, K., Bradshaw, P. T., Mora, A. M., Sagiv, S., Bradman, A. & Eskenazi, B. (2021, August). Residential proximity to agricultural glyphosate use and neurobehavior in the CHAMACOS study. In ISEE Conference Abstracts (Vol. 2021).
  10. Caballero, M., Amiri, S., Denney, J. T., Monsivais, P., Hystad, P., & Amram, O. (2018). Estimated residential exposure to agricultural chemicals and premature mortality by Parkinson’s disease in Washington State. International journal of environmental research and public health, 15(12), 2885. DOI: 10.3390/ijerph15122885.
  11. Kamel, F., Tanner, C., Umbach, D., Hoppin, J., Alavanja, M., Blair, A., Goldman, S., Korell, M., Langston, J., Ross, G. & D. Sandler (2007). Pesticide exposure and self-reported Parkinson’s disease in the agricultural health study. American journal of epidemiology, 165(4), 364-374. DOI: 10.1093/aje/kwk024.
  12. Mink, P. J., Mandel, J. S., Lundin, J. I., & Sceurman, B. K. (2011). Epidemiologic studies of glyphosate and non-cancer health outcomes: a review. Regulatory Toxicology and Pharmacology, 61(2), 172-184. DOI: 10.1016/j.yrtph.2011.07.006.

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