Commotion autour du bisphénol A

Le bisphénol A a fait les manchettes au début des années 2000 alors que les scientifiques agitaient le drapeau rouge concernant sa possible toxicité. À ce jour, plusieurs études scientifiques menées en laboratoire ont montré que le BPA entraîne des problèmes du métabolisme comme le diabète et l’obésité et, bien que moins étudiés, des effets néfastes sur la structure et le fonctionnement du cerveau. Considérant que les études épidémiologiques auprès de populations humaines ne permettent pas de prouver l’existence de ces effets chez l’humain, la prudence s’impose pour conclure que le bisphénol A diminue les capacités cognitives.

Par Marilou Lemire,
10/2021

Depuis plus d’un siècle, le bisphénol A (BPA) est reconnu comme étant un perturbateur endocrinien, c’est-à-dire une substance chimique qui perturbe les systèmes hormonaux, ce qui affecte le fonctionnement interne de l’organisme. Pour sa part, le BPA déstabilise l’organisme en imitant ou en bloquant l’effet d’hormones, comme l’oestrogène ou la testostérone, présentes naturellement dans le corps [1]. Malgré cette propriété, le BPA est incorporé dans l’emballage de plusieurs articles utilisés au quotidien. On le retrouve notamment dans le polycarbonate, le plastique résistant et transparent utilisé dans plusieurs emballages. Il se niche également dans le recouvrement intérieur de certaines cannes de conserve, dans des produits embouteillés et des matériaux médicaux et dentaires [1]. L’an dernier, Santé Canada a dévoilé qu’environ 8 personnes au Canada sur 10 avaient des traces de BPA dans leur urine [2]. Bien qu’encore à ce jour Santé Canada soutient que l’exposition quotidienne au BPA est sans risque [3], le BPA préoccupe les chercheur.e.s qui travaillent d’arrache-pied pour démystifier ses effets sur la santé globale et plus récemment, sur la santé du cerveau.

Un contaminant à l’assaut de notre organisme

Le BPA qui pénètre dans notre organisme est en fait de petites particules qui se séparent des surfaces de produits avec lesquels nous sommes en contact au quotidien. En fait, les liens qui unissent les molécules de BPA peuvent se fragiliser dans certaines conditions comme la chaleur élevée ou simplement avec le passage du temps. Ainsi, des parties microscopiques se détachent des contenants. En conséquence, des résidus de BPA peuvent facilement s’introduire dans l’organisme de plusieurs façons.

Illustration de Hadrien Courchesne – 2020

Elles peuvent, par exemple, être ingérées lors de la consommation d’aliments en conserve ou d’eau embouteillée. Des microparticules entrent également dans l’organisme par les pores de peau lors d’un contact avec certains produits qui contiennent du BPA, comme les reçus de caisse [2].

Illustration de Hadrien Courchesne – 2020

Impact sur le système nerveux central en développement

Bien qu’il n’existe pas de consensus scientifique, des liens entre l’exposition au BPA à l’âge adulte et l’obésité, le diabète, certains problèmes de foie ou de rein et des maladies cardiaques ont été soulevés dans plusieurs études, tant chez l’animal que chez l’humain [4]. Par ailleurs, certains scientifiques s’intéressent à la neurotoxicité du BPA chez l’humain, c’est-à-dire à sa capacité de produire des effets nuisibles sur le cerveau.

La vaste majorité de ces travaux de recherche s’intéresse aux enfants, car leur système nerveux central est en développement et les rend donc plus sensibles à de possibles effets neurotoxiques du BPA. À ce propos, les chercheur.e.s ont démontré que les foetus peuvent être exposés au BPA dans le ventre de leur mère puisque ce contaminant a la capacité de franchir la barrière placentaire [4]. Cette barrière est en fait une ligne de défense protégeant le bébé de substances dangereuses qui pourraient s’être infiltrées parmi les nutriments que sa maman consomme. En trompant cette barrière, le BPA peut atteindre le cerveau du foetus et perturber son développement anatomique, dont l’assemblage des neurones, les cellules principales du cerveau [5]. D’ailleurs, en examinant l’effet de l’exposition au BPA sur des cellules souches embryonnaires en laboratoire, des scientifiques ont conclu qu’une exposition au BPA engendrerait un rétrécissement des neurites, soit les branches des neurones en développement, lesquels sont nécessaires pour la mise en place de l’organisation cérébrale [6]. D’autres études sur des modèles animaux suggèrent qu’une exposition au BPA pendant la gestation peut causer des anomalies dans les connexions entre les neurones et ainsi modifier le développement de différentes structures cérébrales même après la naissance [7]. Qui plus est, le BPA a un effet diffus à cause de son influence en tant que perturbateur endocrinien, car les récepteurs d’hormones sont répartis un peu partout dans le cerveau [5].

Au-delà des impacts cérébraux, plusieurs études épidémiologiques ont montré une association entre l’exposition au BPA avant ou après la naissance et des problèmes comportementaux pendant l’enfance.

Par exemple, en mesurant la quantité de BPA dans l’urine des mères lorsqu’elles étaient enceintes et en les comparant aux résultats de tests neuropsychologiques de leur enfant de 2 ans, des chercheur.e.s ont montré un lien entre l’exposition au BPA et l’apparition de comportements extériorisés (hyperactivité ou agression) et internalisés (anxiété ou dépression) chez les enfants [5].

Outre les changements comportementaux, des recherches ont montré que l’exposition au BPA peut également être associée à une diminution des fonctions cognitives. Par exemple, une étude menée auprès d’enfants de 3 ans suggère qu’une exposition au BPA pendant la grossesse diminue les capacités de planification et d’organisation des garçons ainsi que leur mémoire de travail, c’est-à-dire leur capacité de maintenir et manipuler une information captée afin de s’en servir [8]. C’est d’ailleurs la mémoire de travail qui permet de se rappeler du début de cette phrase afin d’en comprendre le sens. Bien qu’intéressants, ces résultats doivent être validés par des études supplémentaires pour assurer leur crédibilité. Par ailleurs, des recherches animales ont lié l’exposition au BPA avant ou après la naissance à des altérations de la mémoire spatiale, soit la capacité de s’orienter dans l’environnement [7][9].

Légiférer n’est pas un jeu d’enfant

En octobre 2008, le Canada a été le premier pays à interdire l’utilisation du BPA dans les biberons en réaction à un rapport sur le BPA du National Toxicology Program (NTP), un programme américain composé d’expert.e.s internationaux en toxicologie [10]. Ce rapport a souligné plusieurs inquiétudes des scientifiques quant aux effets néfastes du BPA sur l’organisme, notamment sur le développement neurologique des foetus et nourrissons. Plusieurs autres pays comme les États-Unis, l’Australie et des pays de l’Union européenne ont d’ailleurs emboîté le pas à la suite de cette annonce.

Malgré les préoccupations soulevées par le NTP concernant les effets du BPA, aucune loi ne régit l’utilisation de ce contaminant dans les produits commerciaux, sauf pour certains destinés aux enfants. La principale raison de cette lacune réglementaire réside dans le manque de preuves chez les humains. En effet, en dépit des nombreuses études épidémiologiques auprès de populations humaines, les véritables preuves d’une relation causale entre le BPA et la santé se limitent à des études réalisées sur des animaux, principalement des souris et des rats, et l’extrapolation de ces données à l’être humain n’est pas toujours évidente.

Défis pour le recherche humaine

La recherche sur les humains implique plusieurs défis expliquant le manque d’études qui pourraient fournir des données sans équivoque. Pour des raisons d’éthique, les chercheur.e.s ne peuvent pas délibérément exposer des personnes au BPA au nom de la science, à moins d’avoir des volontaires [5]. De plus, le BPA a une durée de vie très courte, c’est-à-dire qu’il disparaît de l’organisme en quelques heures seulement.

Il est donc difficile d’évaluer l’exposition réelle quotidienne d’un individu au contaminant à partir d’un échantillon d’urine, puisque la quantité de BPA en circulation dans le corps peut se modifier rapidement [5]. Ainsi, comme les résultats des recherches sur l’humain se basent essentiellement sur la concentration de BPA retrouvée dans l’urine, les résultats obtenus sont entachés d’incertitudes et limitent la possibilité de se prononcer quant à sa toxicité réelle chez l’humain.

EN RÉSUMÉ

Même si l’état des connaissances actuelles provenant des données expérimentales chez l’animal et des données épidémiologiques est insuffisant pour affirmer que le BPA est neurotoxique pour l’humain, le principe de précaution est toujours de mise pour prévenir un risque potentiel. La bonne nouvelle est que quelques petits changements quotidiens peuvent réduire l’exposition. À ce propos, les Canadiens et Canadiennes sont sur la bonne voie puisque Statistique Canada a révélé que leur exposition au BPA a diminué d’environ 32% entre 2009 et 2017 [11].

NOS CONSEILS

Les différents types de plastique sont catégorisés et numérotés selon leur composition. Les plastiques de type polycarbonates, qui sont donc susceptibles de contenir du BPA, arborent le #7 ou la mention PC, pour polycarbonate. Il s’agit donc d’éviter de consommer des produits emballés dans ce type de plastique.

Pour en savoir plus sur les 7 types de plastiques, consulter ce site.

Les particules de BPA sont fragiles et se détachent facilement à la chaleur. Il est donc suggéré de réchauffer les aliments dans des contenants de céramique, de verre ou de porcelaine à la place de contenants en plastique de polycarbonate.

Illustration de Hadrien Courchesne – 2020

Les aliments frais ou congelés sont à privilégier au lieu d’aliments en conserve.

La mention « sans BPA » ou (BPA free) se retrouve sur plusieurs produits commerciaux. Cette mention peut procurer un faux sentiment de sécurité, car certaines industries remplacent le BPA par des dérivés comme le bisphénol F (BPF) ou le bisphénol S (BPS). Des chercheur.e.s soupçonnent que ces dérivés puissent avoir des effets semblables au BPA sur la santé, notamment sur les hormones [13]. Il est donc plus sécuritaire d’utiliser des contenants de céramique ou de verre.

Références bibliographiques

Références bibliographiques

  1. Dodds, C., Lawson, W. (1937). Molecular structure in relation to oestrogenic activity. Compounds without a phenanthrene nucleus. Proc. R. Soc. Lond. B125, 222-232.
  2. Santé Canada. (2019). «Cinquième rapport sur la biosurveillance humaine des substances chimiques de l’environnement du Canada». Récupéré de: https://www.canada.ca/fr/sante-canada/services/sante-environnement-milieu-travail/rapports-publications/contaminants-environnementaux/cinquieme-rapport-biosurveillance-humaine.html.
  3. Gouvernement du Canada. (2014). «Bisphénol A». Récupéré de: https://www.canada.ca/fr/sante-canada/services/aliments-nutrition/salubrite-aliments/materiaux-emballage/bisphenol.html.
  4. Rochester, J. R. (2013). Bisphenol A and human health: A review of the literature. Reproductive Toxicology, 42, 132-155. doi: 10.1016/j.reprotox.2013.08.008
  5. Mustieles, V., Pérez-Lobato, R. o., Olea, N. s. et Fernández, M. F. (2015). Bisphenol A: Human exposure and neurobehavior. Neurotoxicology, 49, 174-184. doi: 10.1016/j.neuro.2015.06.002
  6. Liang, X., Yin, N., Liang, S., Yang, R., Liu, S., Lu, Y., Faiola, F et coll.. (2020). Bisphenol A and several derivatives exert neural toxicity in human neuron-like cells by decreasing neurite length. Food and Chemical Toxicology, 135, 111015.
  7. Poimenova, A., Markaki, E., Rahiotis, C. et Kitraki, E. (2010). Corticosterone-regulated actions in the rat brain are affected by perinatal exposure to low dose of bisphenol A. Neuroscience, 167(3), 741-749.
  8. Braun, J. M., Muckle, G., Arbuckle, T., Bouchard, M. F., Fraser, W. D., Ouellet, E., Lanphear, B. P et coll. (2017). Associations of Prenatal Urinary Bisphenol A Concentrations with Child Behaviors and Cognitive Abilities. Environmental Health Perspectives, 125(6), 067008. doi: 10.1289/EHP984
  9. Rika, K., Shinichiro, K., Yumi, K., Haiming, C. et Kimihiro, Y. (2013). Perinatal Exposure to Low-Dose Bisphenol A Impairs Spatial Learning and Memory in Male Rats. Journal of Pharmacological Sciences, 123(2), 132-139.
  10. National Toxicology Programm. (2008). «NTP-CERHR Monograph on the Potential Human Reproductive and Developmental Effects of Bisphenol A». Récupéré de: https://ntp.niehs.nih.gov/ntp/ohat/bisphenol/bisphenol.pdf.
  11. Statistique Canada. (2019). «Concentrations de plomb et de bisphénol A (BPA) sur la population canadienne». Récupéré de: https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/11-627-m/11-627-m2019075-fra.htm.
  12. Rosenmai, A. K., Dybdahl, M., Pedersen, M., Alice van Vugt-Lussenburg, B. M., Wedebye, E. B., Taxvig, C. et Vinggaard, A. M. (2014). Are structural analogues to bisphenol a safe alternatives? Toxicological sciences : an official journal of the Society of Toxicology, 139(1), 35-47. doi: 10.1093/toxsci/kfu030

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