Bien plus qu’une simple odeur : Et si les produits parfumés influençaient notre santé ?

Shampooings aux agrumes, détergents à la lavande, nous avons tous et toutes des préférences en matière d’odeurs pour nos produits du quotidien. Et si, derrière les odeurs parfumées, ces produits émettaient des composés chimiques nocifs pour notre santé? C’est ce que suggèrent des scientifiques, qui poussent aujourd’hui la sonnette d’alarme sur ces émissions, parfois massives, et leur impact sur la santé [1].
Aux États-Unis, plus d’un adulte sur trois rapporte au moins une forme de symptôme à la suite d’une exposition à des produits parfumés (p. ex. : maux de tête, troubles respiratoires, etc., de diverses intensités) [2]. Si les publicités mettent aujourd’hui en avant l’attrait olfactif ou le pouvoir « désodorisant » ou « purifiant » de ces produits, de nombreuses études scientifiques s’interrogent en revanche sur les conséquences pour la santé. Dans une recherche réalisée en 2016 sur des produits désodorisants aériens, les auteurs soutiennent que le pouvoir « purifiant » ou « neutralisant d’odeur » mis en avant par les publicités est souvent très ambigu et peut induire le consommateur en erreur. Dans les faits, l’utilisation de désodorisants d’air consiste essentiellement à produire une odeur agréable à partir de quantités importantes de substances que l’on appelle les composés organiques volatils [3].
Des composés invisibles et omniprésents
On sait que l’attrait olfactif de nombreux produits parfumés (p. ex. : bougies, parfums, détergents) résulte de l’émission de quelques dizaines à des centaines de composés chimiques synthétisés en laboratoire pour produire une odeur distincte.
Trois grandes catégories de composés organiques volatils sont utilisées dans la conception des produits parfumés :

- Les terpènesComposés organiques naturellement produits par les plantes, responsables de nombreuses odeurs (ex. pin, agrumes). Ils sont utilisés dans les parfums et produits ménagers et peuvent contribuer à la pollution de l’air intérieur. (p. ex. : citronellol qui confère l’odeur citronnée) sont utilisés pour donner une odeur agréable et sont présents dans presque tous les produits parfumés du quotidien. Toutefois, au contact de l’ozone intérieur, ces molécules forment des composés secondaires significativement plus nocifs, dont le formaldéhydeGaz incolore et irritant, souvent émis par les matériaux de construction, les meubles et certains produits ménagers. Il peut nuire à la santé respiratoire et est classé comme cancérogène., ainsi que des particules finesRéfère à une gamme de particules (le plus souvent atmosphériques) dont le diamètre est inférieur à 2,5 microns, soit 0,0025 millimètre. C'est pourquoi elles sont aussi appelées PM2,5 (de l'anglais Particulate Matter). Les particules fines sont donc si petites qu'il faut un microscope pour les voir. Elles sont particulièrement néfastes et dangereuses pour le système respiratoire. [4].
- Les phtalatesSubstances utilisées pour assouplir les plastiques et présentes dans de nombreux objets du quotidien. Ce sont des perturbateurs endocriniens pouvant affecter le développement et la reproduction. (p. ex. : le diethyl phtalate – DEP) sont utilisés pour prolonger la durée et l’intensité des parfums. Ils sont ainsi retrouvés dans les produits avec des odeurs persistantes, comme les lessives parfumées et les désodorisants.
- Les cétonesFamille de composés organiques utilisés comme solvants ou présents naturellement dans l’organisme. Certaines cétones sont émises par des produits industriels ou ménagers et peuvent irriter les voies respiratoires. (p. ex. : la muscone) sont utilisées comme notes de fonds ou de cœur en parfumerie. On les retrouve notamment dans les produits personnels, comme les lotions et les savons.
Leur grande volatilité leur permet de demeurer en suspens dans l’air pendant des périodes prolongées, facilitant ainsi leur intrusion dans le corps humain par la respiration ou encore par la peau. Une fois dans le sang, leur forte lipophiliePropriété d’une substance à se dissoudre dans les graisses plutôt que dans l’eau, ce qui favorise son accumulation dans les tissus adipeux et parfois dans le cerveau. leur permet de s’accumuler dans le cerveau (car riche en graisses) en traversant la barrière hémato-encéphaliqueCouche de cellules qui recouvrent le cerveau et qui permettent l'échange de nutriments avec les vaisseaux sanguins. Elle permet notamment de bloquer certains virus, bactéries ou agents nocifs d'entrer dans le cerveau. Elle laisse tout de même passer certaines substances comme les métaux lourds. [5].
Les impacts sur le cerveau
De nombreuses études animales ont montré des liens causaux entre l’exposition à ces composés volatils et des troubles neurologiques, notamment la mémoire, l’apprentissage, et la locomotion. Dans certaines études, les composés réduisaient la capacité des neuronesCellules qui forment la base du système nerveux. En communiquant entre eux via les neurotransmetteurs, les neurones transmettent de l'information et nous permettent de voir, sentir, toucher, goûter et penser. Les neurones sont donc à l’origine de l’ensemble de nos perceptions, cognitions et actions. à renforcer des connexions [6] et pouvaient même mener à la mort neuronale [7].

Chez l’humain, les études observationnellesModèle de recherche dans lequel les enquêteurs n’interviennent pas ou ne contrôlent pas les variables, mais qu’ils observent plutôt le cours des événements. Les changements ou les différences au chapitre d’une caractéristique (p. ex., le fait que les gens fassent l’objet ou non de l’intervention d’intérêt) sont étudiés par rapport à ceux qui s’observent dans d’autres caractéristiques (p. ex., le décès), sans que l’enquêteur n’agisse. Le risque de biais est plus grand dans les études par observation que dans les études expérimentales. décrivent des symptômes neurologiques, incluant des vertiges, maux de tête, des troubles de mémoire, et dysfonctions motrices. Dans un sondage effectué auprès de la population de quatre pays (États-Unis, Australie, Angleterre, et Suède), 12,6% des participant.e.s indiquaient ressentir des migraines à la suite d’une exposition à des produits parfumés, un pourcentage équivalent à près de 36,8 millions de personnes aux États-Unis uniquement. Parmi ces participant.e.s, une personne sur cinq rapportait, en plus, des symptômes cognitifs, dont des difficultés de concentration [8].
Plus intriguant encore, certaines études associent l’exposition de mères enceintes aux parfums, au développement de l’autismeLe TSA est un trouble neurodéveloppemental entrainant des difficultés d'intensité variable sur les habiletés de communication et d'interactions sociales d'une personne. Le TSA est aussi associé à la présence de comportements répétitifs et/ou d'intérêts spécifiques. chez l’enfant. On pense qu’il y aurait un lien entre l’exposition des mères aux parfums et des impacts sur le développement des neurones du fœtus, notamment les neurones liés à la régulation du comportement social et émotionnel [p. ex. 9], mais ce lien doit être confirmé par des études supplémentaires.
Les limites des connaissances actuelles
Bien qu’un nombre croissant d’études se penche sur la question des impacts des parfums sur le cerveau, l’étendue complète de ces derniers reste encore inconnue. Il n’existe actuellement pas de consensus scientifique: outre les études mentionnées plus haut, d’autres concluent à une absence d’effets et encore moins de preuve de causalité, en particulier lors d’expositions à de faibles doses (qu’ils estiment équivalentes aux doses utilisées quotidiennement). Il faut également noter qu’un grand nombre d’études rapportent des impacts délétères sur d’autres systèmes, notamment des anomalies du sperme ainsi que des dysfonctionnements cardiovasculaires et respiratoires, dont l’asthme [10].
Il faut aussi garder à l’esprit que la majorité des études actuelles est réalisée en laboratoire, c’est-à-dire dans des modèles animaux et dans des conditions qui ne reflètent pas toujours la composition de l’air auquel nous sommes habituellement exposés. Les connaissances actuelles ne reflètent donc qu’une image partielle de la réalité.
Zones grises dans la réglementation et le principe de précaution
Aujourd’hui les industries et les manufacturiers ne sont pas tenus de divulguer l’ensemble des produits chimiques combinés pour produire l’odeur parfumée, en vertu du secret industriel. Cette opacité laisse les personnes consommatrices dans le flou, sur les composés chimiques auxquels elles sont exposées, ainsi que leurs concentrations. D’autres pratiques de marketing non régulées, dont l’usage de visuels évoquant la nature ou encore l’utilisation de termes tels que « rafraîchisseur », incitent le consommateur à se diriger vers ces produits (malgré la présence de composés nocifs).

Si certaines études soutiennent que les effets sur la santé demeurent négligeables, bon nombre s’accordent toutefois sur le manque de preuves solides et la nécessité d’adopter un comportement basé sur le principe de précautionContrairement au principe de prévention, le principe de précaution s’applique lorsque nous ne connaissons pas, ou connaissons peu, les risques liés à une activité. Il s’agira donc d’appliquer des mesures ou d’entreprendre des actions afin de minimiser les risques de l’activité, même si ces risques sont incertains (Pour plus de renseignements).. Autrement dit, tant que l’innocuité des produits parfumés n’est pas clairement établie, il convient de limiter autant que possible notre exposition, en particulier chez les personnes plus susceptibles d’être affectées par ces composés chimiques, comme les femmes enceintes, les jeunes enfants ou les personnes âgées.
• Privilégier les alternatives sans parfum ou limiter l’utilisation de produits parfumés
• Privilégier les alternatives naturelles pour nettoyer et désodoriser (p. ex. : bicarbonate de soude, vinaigre, citron, etc.)
• Privilégier les options sans aérosol (p. ex. : déodorant à bille plutôt qu’un vaporisateur).
• Recourir à des applications telles que « Yuka », pour déterminer la dangerosité du produit, ou lire attentivement les ingrédients du produit figurant sur l’étiquette. La présence du mot « parfum » ou « fragrance » indique la présence de dizaines à centaines de composés chimiques non divulgués et potentiellement nocifs.
• Privilégier les produits qui contiennent le moins d’ingrédients synthétiques.
• Aérer régulièrement les espaces de vie, afin de limiter l’accumulation de composés organiques volatils dans l’air intérieur.
[1] Rádis-Baptista, G. (2023). Do synthetic fragrances in personal care and household products impact indoor air quality and pose health risks? Journal of Xenobiotics, 13(1), 121–131. https://doi.org/10.3390/jox13010010
[2] Steinemann, A. (2016). Fragranced consumer products: Exposures and effects from emissions. Air Quality, Atmosphere & Health, 9(8), 861–866. https://doi.org/10.1007/s11869-016-0442-z
[3] Delmas, C., Weiler, A.-S., Ortega, S., Duong, O., Dazy, A., Ott, M., Schneider, C., Moritz, R., Leclerc, N., Rivière, E., & de Blay, F. (2016). Mesure de la concentration aérienne de COV terpéniques (dont le limonène) selon plusieurs procédures lors de pulvérisations d’un mélange d’huiles essentielles. Revue Française d’Allergologie, 56(4), 357–363. https://doi.org/10.1016/j.reval.2016.02.005
[4] Walser, M. L., Park, J., Gomez, A. L., Russell, A. R., & Nizkorodov, S. A. (2007). Photochemical aging of secondary organic aerosol particles generated from the oxidation of D-limonene. The Journal of Physical Chemistry A, 111(10), 1907–1913. https://doi.org/10.1021/jp066293l
[5] Khan, A., Kanwal, H., Bibi, S., Mushtaq, S., Khan, A., Khan, Y. H., & Mallhi, T. H. (2021). Volatile organic compounds and neurological disorders: From exposure to preventive interventions. In Emerging contaminants and associated treatment technologies (pp. 201–230). Springer. https://doi.org/10.1007/978-3-030-66376-6_10
[6] Kanemitsu, M., Fueta, Y., Ishidao, T., Aou, S., & Hori, H. (2016). Development of a direct exposure system for studying the mechanisms of central neurotoxicity caused by volatile organic compounds. Industrial Health, 54(1), 42–49. https://doi.org/10.2486/indhealth.2015-0076
[7] Fournier, K., Baumont, E., Glorennec, P., & Bonvallot, N. (2017). Relative toxicity for indoor semi-volatile organic compounds based on neuronal death. Toxicology Letters, 279, 33–42. https://doi.org/10.1016/j.toxlet.2017.07.875
[8] Steinemann, A., & Nematollahi, N. (2020). Migraine headaches and fragranced consumer products: An international population-based study. Air Quality, Atmosphere & Health, 13(4), 387–390. https://doi.org/10.1007/s11869-020-00807-9
[9] Sealey, L. A., Hughes, B. W., Pestaner, J. P., Steinemann, A., Pace, D. G., & Bagasra, O. (2015). Environmental factors may contribute to autism development and male bias: Effects of fragrances on developing neurons. Environmental Research, 142, 731–738. https://doi.org/10.1016/j.envres.2015.08.025
[10] Alblooshi, S. (2025). The impact of perfumes and cosmetic products on human health: A narrative review. Frontiers in Toxicology, 7, Article 1646075. https://doi.org/10.3389/ftox.2025.1646075

